Temps de lecture estimé : 20 minutes

Intro

Je ne suis pas journaliste, ce qui suit n’est pas un travail de journaliste, c’est juste un témoignage.
Tout ce que je dis doit être vérifié par vos soins dans la mesure du possible, c’est d’ailleurs un bon réflexe à avoir quand on part dans un pays tel que la Corée du Nord, un bon réflexe en général même. Zut, là bas il n’y a pas Internet.

Par où commencer ?

Je crois que j’ai dû me justifier, souvent même, avant de partir. Plus les gens étaient au courant de la situation dans laquelle se trouve le pays, plus ça leur était difficile de comprendre mes motivations.
Pour moi c’est avant tout une expérience, malheureusement elle a peut-être des répercussions néfastes sur la population, mais personnellement je ne le crois pas, et c’est surtout important de le voir pour le croire.
J’étais intéressé par la Corée du Nord et j’ai pu regarder bon nombre de reportages, lire pas mal d’articles, et au final j’ai trouvé que l’expérience sur place était bien plus intense que ce que tout ça laissait paraître.

Mais ce qui m’intéresse aussi c’est de savoir comment c’est possible ? Et peut-être même voir si ça peut nous arriver ? Rassurez-vous, une fois sur place je me suis aperçu qu’un composant essentiel manquait dans nos pays pour qu’on bascule comme eux. Je ne dis pas qu’on ne tombera pas dans une dictature, mais seulement que ça ne sera pas comme en Corée du Nord. Pour résumer, disons que je suis allé voir par curiosité tout simplement.

Le voyage

Lorsqu’on arrive en Corée du Nord, on arrive principalement par avion. Et tout de suite on remarque ce qui sera le plus saisissant tout le long du voyage : le vide, l’absence de personnes.
L’avion atterrit sur une piste, d’un aéroport relativement grand, et spectaculairement vide. Nous sommes le seul avion de tout l’aéroport.
Bien que renseigné sur les modalités, et spécificités du pays, une légère peur s’installe lorsqu’il faut passer la douane intérieure. Pourtant tout est très familier, les papiers de l’immigration sont les mêmes, l’agencement de l’aéroport aussi, tout va pour le mieux. A ce moment là je n’ai pas encore remarqué de portrait de leader, l’aéroport est sobre, propre, dans l’air du temps. Nous passons la douane et juste après chacun devra sortir ses appareils photos et livres de son sac / valise. Les appareils photos sont observés, je crois qu’ils les comptent. Les livres sont vérifiés auprès d’une personne compétente qui s’assurera qu’il n’y a pas d’images dérangeantes et sans doute aussi que le livre ne fait pas partie d’une liste noire.

Voyage guidé

La Corée du Nord est ouverte au tourisme, à la condition d’être encadré par des guides locaux (et de ne pas venir de Corée du Sud). Le mode opératoir sur place est le bus-tour, celui que j’ai choisi pour son prix raisonnable, pour autant il est possible de faire un tour privé avec deux guides et un chauffeur attribué, car en effet même dans ces conditions, le touriste ne sera jamais seul, ni libre de ses mouvements ou de son programme.
Les guides travaillent toujours minimum par deux afin de se surveiller mutuellement, pendant le voyage j’ai même pu constater un cas de surveillance plus appuyé entre les guides.

Ce dont je me rends vite compte, c’est que le programme a deux volets : premièrement la partie propagande bête et méchante si je puis dire, avec les visites des monuments érigés en l’honneur des leaders et autres musées de la guerre ; deuxièmement un aspect “j’en mets plein la vue”, avec la découverte de lieux naturels qui font la fierté du pays.
Je découvre mon groupe ainsi que le bus qui sera la prison de verre qui nous transportera d’un espace maîtrisé à un autre espace maîtrisé, laissant échapper quelques fois une vérité dérangeante par sa fenêtre.

Le bus est moderne, climatisé, propre, classique finalement. Un guide à l’avant, un au milieu et un à l’arrière, nous sommes nous aussi surveillés de près.
Dès les premiers instants, la guide principale - Miss Kim - a su trouver les mots justes pour nous rappeler que nous ne pouvons pas faire ce que nous voulons ici.
Elle appelle ça les coutumes. “Chaque pays a ses règles et coutumes”.
Parmi les règles et coutumes locales : pas le droit de photographier les bâtiments en construction, les paysans, les portraits de leaders doivent être entiers sur les photos, et bien d’autres que je découvrirai au fur et à mesure.

Bientôt elle m’aura pris mon passeport et tous les billets d’avions de transit, et pour ça elle ne donnera aucune explication.

Dans le bus, je suis baladé de place en place, seul quelques instants entre deux trajets peuvent être volés, malheureusement techniquement c’est très difficile de faire des photos - ça bouge trop et on se déplace relativement vite - et les seuls moments où tous les éléments sont réunis la guide intervient au micro pour nous dire de ne pas faire de photo.

Ce qui est étonnant c’est que leur méthode fonctionne. En effet bien que j’ai eu l’impression de faire plein de photos “compromettantes”, quand je les regarde aujourd’hui j’ai du mal à retrouver ce que j’ai vu et que je tente de vous expliquer, c’est pas grave, j’ai pris des notes tout simplement.

Dès le deuxième jour il y aura rapidement quelques retardataires lors du rendez-vous matinal au bus, la guide a sa façon à elle d’éviter que ça ne se reproduise, certainement quelque chose qu’on lui a appris ici : l’humiliation.
Elle prévient donc : les prochains retardataires devront chanter devant tout le monde, elle nous demande si on est d’accord avec ça. Que dire ?
Vous vous imaginez sans doute que c’est bon enfant, mais la manière dont c’était tourné ne laisse aucun doute sur la réalité de cette technique. Au début c’était chanter, puis elle cherchait déjà quelque chose de plus méchant pour les récidivistes.

La capitale : Pyongyang

Le pays ne compte pas beaucoup de grandes villes, en fait pas beaucoup de villes tout court.
Pyongyang est la capitale, c’est une ville relativement développée, surprenament développée je dirais en fait. C’est pas tout à fait ce qu’on pourrait attendre au vu de ce qu’on en dit en occident par exemple, seulement ça cache une double réalité que je vais vite découvrir en passant par la campagne, Pyongyang est une ville pour les élites, une ville qui aspire toutes les ressources de la campagne.

Une ville pour l’élite

Pour vivre à Pyongyang il faut une carte de résident, sans cette carte, il vous faudra un laissez-passer pour y entrer. Ces mesures sont renforcées par des points de contrôle sur toutes les routes menant à la capitale. Les raisons avancées par le guide, et je cite : “ça serait le bazar si tout le monde pouvait venir ici”.
Pour obtenir une carte de résident, il faut soit : travailler dur (sous entendu bien se faire voir du régime, puisque le seul employeur ici c’est l’État) ; soit être né sur place, le guide nous dit qu’il n’est pas facile d’obtenir un laissez-passer.
La ville se doit d’entretenir un statut particulier, une manière facile de continuer à faire réver les gens, de maîtriser l’image qu’on veut donner, un classique pour une dictature.

Dans Pyongyang les gens semblent tous bien proprets, ils vont travailler, il y a quelques voitures sur des routes bien entretenues. Le tram et les bus fonctionnent bien, même le métro semble être de la partie (pour les trois stations qu’on nous autorise à voir), c’est un sans faute de l’image. Certains ont même des smartphones, les autres lisent plus sobrement le journal. Les rames de métro sont un peu vieillottes mais ça passe.
Quelques buildings ici et là, à deux doigts d’une capitale moderne. Mais en poussant l’observation un peu je m’aperçois que les chantiers en cours sont cachés derrière des palissades, encadrés par l’armée et qu’il n’y a aucune machine, ni même grue pour les bâtiments à étages.
Tout est fait à la main, les étages montés les un à la suite des autres, une centaine d’ouvriers creusent les fondations à la pelle et brouette. Les quelques buildings qui sont debout et dépassent les dix étages ne sont clairement pas l’oeuvre de ces gens, de ce type de travail. Certainement des sociétés étrangères qui sont venues apporter leur aide.

Il y a peu de voitures, les gens sont principalement à pied et quelques fois en vélo, très peu de bruit en général, tout est trop calme pour être une capitale.

A Pyongyang, ni même ailleurs, on ne croisera jamais de personne handicapée.
Une fois je crois que la vigilance leur a échappé car j’ai pu voir une mendiante sur le trottoir qui tentait de vendre des fleurs. Elle s’est fait embarquer par l’armée si vite que j’ai presque un doute sur son existence. L’opération à durée à peine une seconde, sans violence (ni consentement pour autant) mais avec un efficacité redoutable. Il n’y a pas de mendiant à Pyongyang !

La nuit

La nuit à Pyongyang est assez impressionnante par son absence de lumière. Absence de lumière que j’avais déjà constaté vers 18h dans les quelques magasins ouverts dans la rue qui n’éclairent pas leur vitrine, ni même l’intérieur.
Les buildings sont éteints, il y a tellement peu de lumière ambiante la nuit qu’il est difficile de les voir. Dans les appartements d’habitation, je constate que la puissance des ampoules est très faible, il y a peu de lampadaires sur la route, et encore moins allumés. Évidemment la seule balade qu’on aura le droit de faire de nuit sera sur une des artères principales de la ville, bien fréquentée et bien éclairée.

Les sorties

Pourtant il y a quelques sorties à faire le soir, enfin c’est ce qu’on tente de nous faire croire. Pendant la période où j’y étais, il y avait le festival de la bière à Pyongyang, un festival international nous dis-t-on.
La bière c’est la boisson préférée des Nord-Coréens, ils en fabriquent même une locale de ce qu’on me fait comprendre (je vous laisse vérifier).

Ici on ne manque pas de moyens pour faire voir qu’on peut s’amuser, il y a de l’électricité, des spots, une scène avec de la musique, des stands divers et de quoi manger en plein air. Contrairement au reste du voyage où le groupe sera tenu à l’écart de la population, ce soir là on a le droit de côtoyer les locaux. Ce sont les riches de Pyongyang, je peux facilement le constater car ils dépensent sans compter et certains parlent entre eux en anglais, comme s’ils étaient de la haute.

L’hôtel

Quand j’arrive à l’hôtel pour la première fois, je ne suis pas dépaysé. Le tout est clairement occidental, avec une impression quand même d’être un peu dans le passé. La décoration c’est trop, ça brille, c’est propre ça vaut sans doute un bon trois étoiles de chez nous.
L’hôtel est imposant malgré tout avec ses 47 étages, il est situé assez loin du centre ville de ce que je comprends, et effectivement il se trouve sur une île au milieu du fleuve. Ça n’est pas pour le côté pittoresque mais plutôt pour être sûr qu’on ne pourra pas s’enfuir. Faites un pas en dehors de l’hôtel et quelqu’un vous demandera où vous allez.

Dans l’hôtel il y a tous les services qu’on peut attendre, trois ou quatre restaurants, une piscine, des salles pour jouer au billard ou ping-pong etc. Les hôtesses qui travaillent là n’hésitent pas à alpaguer les gens, mais je me rends compte qu’au delà du champ lexical de l’activité qu’elles gèrent, elles ne semblent pas parler très bien anglais. La barrière de la langue est bien pratique pour une dictature.

A l’hôtel, comme ailleurs pour les touristes, tout se paye en monnaie étrangère. Principalement l’euro, le yuan ou même les dollars américains (ils ne sont pas à un paradoxe près). En effet les touristes n’ont pas accès à la monnaie locale, le but est sans doute encore une fois de garder le maximum de contrôle. La valeur des choses fluctue beaucoup, et même d’une monnaie à l’autre, d’ailleurs je conseille de payer en yuan c’est souvent bien moins cher.

Le programme est vraiment très intense, cela dès les premiers jours, rapidement je vois ça comme un moyen de contrôle qu’on nous fait subire. Jamais je ne me lèverai après 6h du matin et tous les jours seront chargés, sans une minute pour soi, un peu comme les gens d’ici qui ne vivent que pour le régime, jamais pour eux. Effectivement quand tout le monde est bien fatigué, la guide arrive à imposer ses décisions sans trop de résistance : “on fera ceci ou cela demain plutôt, vous êtes d’accord ?”

L’armée avant tout : Songun

Dans la ville, et même dans le pays, je ne verrai jamais la police, les pompiers, ni même une ambulance, et finalement c’est logique car tous ces rôles sont tenus par l’armée. Le pays est très militarisé, mais leurs rôles touchent à tous les aspects de l’État et de la société civile. Aussi évidemment du renseignement et de la surveillance.
Je vais croiser partout énormément de personnes en uniforme militaire, paradoxalement très peu de ces militaires sont armés, ce qui au final ne donne pas tant une impression de militarisation si forte contrairement, par exemple, à la France actuellement.
Cependant, comme dans un pays en guerre - car ils pensent qu’ils le sont - le bus sera souvent arrêté à des checkpoints sur la route : que ce soit en allant visiter la zone démilitarisée (DMZ), trois checkpoints sur les cinquantes derniers kilomètres ; en s’approchant de la frontière en général, un checkpoint lors de la visite dans le sud-est ; où même en rentrant sur Pyongyang, un checkpoint le soir à l’entrée de la ville.

La campagne

Jusqu’à présent je ne vous ai pas parlé de la campagne, en effet chronologiquement j’ai découvert la ville, l’hôtel et tout ce dont j’ai pu parler ci-dessus en premier. Mais rapidement le programme va nous mener hors de la ville, par exemple pour aller à la DMZ ou au bord de la mer.

Notre bus s’aventure à la campagne, et là c’est le choc !

Il y a des champs à perte de vue, mais pas de champs comme par chez nous, non, des champs chaotiques, aucune machine ne pourrait les labourer, et effectivement on ne croisera pas de tracteurs, pas de machines dans les champs seulement des hommes, femmes et enfants. Il ne sont même pas spécialement en grand nombre, ils récoltent à la main ou à la faucille le maïs ou le coton. C’est la misère.

On croisera plusieurs fois des boeufs qui tirent de chariots de bois, un vrai saut dans le passé et assez rarement j’aperçois une vache ou deux, attachées à des cordes, elles ont la peau sur les os. Je suis choqué par cette campagne.

Nous sommes derrière la vitre du bus, je n’aurai jamais le temps de comprendre en détail ce qui se passe, mais sur le bord de la route on croise des centaines de personnes qui marchent à pied, même le vélo est devenu rare ici… Je ne sais pas où ils vont, il n’y a pas de ville ici, ni même de village au bord des routes, tout doit être en retrait, certainement caché des grands axes de communication (et des touristes donc).
Des personnes sont assises à attendre quelque chose, d’autres sont en groupe de trois ou quatre et discutent, j’ai l’impression qu’ils attendent seulement que le temps passe.

Les routes d’ailleurs sont très peu nombreuses, et dans un très mauvais état, certainement pas entretenues. Il y a des trous, même sur l’autoroute, ce qui nous oblige parfois à faire un petit détour ou à rouler en zigzag, et même prendre les voies inverses sur l’autoroute (ce qui ne pose pas de problème vu qu’il n’y a pas de voiture).
Donc c’est vrai, hors de la capitale il n’y a simplement pas de voiture sur les routes.

D’une manière générale mon sentiment quand je vois cette campagne, c’est que toute l’énergie qui s’en dégage est aspirée par la capitale. Que ce soient les récoltes, ou même l’électricité, rien ne reste ici et tout part pour fournir la grande ville.
Je peux voir des poteaux électriques, mais je réalise en fait qu’ils ne servent pas à acheminer le courant dans les maisons ici, mais certainement plutôt à apporter l’électricité générée d’une centrale lointaine à Pyongyang, personne n’en bénéficie entre temps.

Et la nuit tombe en moins d’une heure aux alentours de 18h, il n’y a pas de pollution lumineuse, tout le monde se retrouve dans l’obscurité, même pas une voiture pour éclairer les personnes qui continuent leur chemin le long de la route.
Au loin on ne voit aucune ville, même en s’approchant de Pyongyang, je ne la distingue pas.

Un soir, le bus est arrêté au bord de la route, il fait nuit noire, il pleut un peu, je sors prendre l’air. Au loin, longeant la route, éclairées par les phares des bus de touristes qui rentrent sur Pyongyang, je vois des silhouettes qui avancent. Des gens marchent, sans relâche, nuit et jour, pluie ou soleil. Où vont-ils ? On dirait des pantins, presque des zombies, le visage fatigué, l’esprit ailleurs, voire nulle part.

Les vrais gens

Les vrais gens, par opposition aux chanceux de la ville, sont tous des paysans, quel que soit leur âge ou leur sexe. Leurs habits sont salis par la terre, leurs corps semblent meurtris par le travail. Ils avancent, ils ne semblent pas y avoir de temps pour discuter, ni pour se reposer. Chacun a quelque chose à faire.
Ils sont brûlés par le soleil, et leurs yeux fatigués semblent vidés de toute âme.
C’est un choc, alors qu’à la ville j’ai été un peu rassuré sur les conditions de vie, ici, à la campagne c’est dramatique.

Et le bus n’arrête pas de klaxonner pour se frayer un chemin sur cette route empruntée par des dizaines de personnes à pied, et quelques fois en vélo. Je ne me sens pas à ma place. Des émotions commencent à surgir. Dans le bus quelques uns disent bonjour de la main en direction (ici d’un tracteur rempli de personnes), je le fais aussi, ne m’attendant à rien de spécial. Et là je vois clairement des réponses, de leur côté ils semblent intrigués mais aussi amusés, de mon côté ça me rend très triste.
Qu’est-ce qu’on leur dit à propos de nous ? Comment peuvent-ils passer à côté de la vérité ? Sont-ils heureux malgré tout, au moins un minimum ?
Malheureusement, je peux me douter de toutes ces réponses, et ça me met mal à l’aise. Pourtant j’en suis sûr, j’ai vu des sourires sincères, mais dans ce pays, qu’est-ce que ça veut dire ?

Tourisme

Clairement ils n’ont pas oublié que le tourisme est un business, dès qu’on s’arrête quelque part - et de toute façon c’est eux qui décident du programme - on est accueilli par un “souvenir shop”. Même si c’est juste un stop de cinq minutes pour aller au WC, ou pour prendre la photo qu’on nous dit / impose de prendre.

Ce qui est intéressant dans notre groupe c’est qu’il y a, à mon sens, trois niveaux d’appréhension de la situation. Il y a ceux qui comme moi, ont en permanence en tête la dictature, la situation des gens qui vivent ici, et qui viennent pour pouvoir témoigner par la suite ; à un deuxième niveau. Il y a quelques personnes, deux ou trois dans le groupe, qui apprécient le pays au premier degré, “comme c’est beau, comme c’est propre, comme c’est carré”, c’est assez triste mais c’est vrai. Et beaucoup sont entre les deux, ils sont venus là pour le frisson, ils ne sont pas dupes sur la réalité des choses, mais oublient assez facilement quand la guide leur fait voir les merveilles de la Corée, et qu’elle prend soin de détourner notre attention si quelque chose ne tourne pas rond.

Bien sûr à la base je suis un touriste, et le programme est très touristique, des coins de nature sauvage, de belles choses à voir, comme pour détourner l’attention en permanence.

Le bus s’arrête à une école, on doit y voir un spectacle. Sur scène des enfants de 5 à 15 ans dansent, chantent et jouent des numéros variés, en solo ou en groupe avec la précision d’athlètes olympiques, la synchronisation est parfaite, les notes sont justes, le tout est impressionnant.
C’est un moment très émouvant, car pour une fois j’ai le temps de souffler un peu, et du coup je réalise plus violemment la réalité qui se cache derrière ces sourires si parfaits : la dictature au berceau, la dictature plutôt que l’insouciance d’un enfant, la dictature plutôt que l’éducation.
Combien d’heures ont-ils répété ? Si je me laisse emporter par mes émotions alors rapidement les larmes me montent aux yeux. Des heures de travail pour satisfaire les envies folles d’un dictateur.

Lors du spectacle, je me suis demandé pourquoi ils applaudissaient au milieu d’un numéro. Mais c’est simplement parce que sur l’écran géant projeté dernière les enfants le leader apparaît. Il faut applaudir à chaque apparition du leader.

Sur une note plus légère, lors du voyage, j’ai remarqué aussi que les quelques touristes Nord-Coréens qui étaient présents en même temps que nous ici et là, tentaient de faire discrètement de photos de nous, comme si on était des animaux : c’est moi qui suis devenu l’attraction touristique pour un temps.

Les guides

Pour notre groupe de vingt personnes, nous avions trois guides attitrés, deux anglophones et une russophone. Deux guides confirmées et un débutant.
La guide principale, celle qui parlait au micro et faisait la traduction anglaise, s’appelle Miss Kim. Elle semble facile d’accès mais en réalité elle joue toujours sur deux tableaux, je n’ai plus en tête l’exemple précis, mais je me souviens avoir remarqué un jour un rire sincère de sa part, qu’elle a rapidement contenu. La guide russophone n’interagit pas avec nous à part pour nous recadrer, elle fait une visite privée pour une de nos camarades russe qui partage notre bus, c’est Madame Kim, elle est clairement de l’ancienne école.
Et Piu, le seul dont je connais le prénom, c’est le guide débutant, fort sympathique, plus léger, ou juste moins bien formé ?

Les guides dorment à l’hôtel pendant la durée du séjour, ils ne nous quittent pas d’une semelle, et se surveillent effectivement entre eux. Un soir, lors des derniers jours, une personne de notre groupe avait beaucoup - trop ? - sympathisé avec une guide qu’on croisait régulièrement, et alors qu’ils discutaient tous les deux, s’étant sans doute un peu trop rapprochés, Piu est allé les séparer, avec un faux prétexte.

C’est avec Piu que j’ai le plus eu l’occasion d’interagir, on avait plus en commun entre nous que les autres voyageurs (incluant notre l’âge) et c’est à lui que je posais les questions qui me venaient en tête. Ses réponses étaient beaucoup moins carrées que celles de Miss Kim.

Ce qu’on nous fait voir

Tout le temps passé ici j’aurai le réflexe de questionner tout ce qu’on me dit. A tort ou à raison car de toute façon il n’y a aucune source d’information extérieure à laquelle je puisse accéder. Ce qui est amusant c’est que j’avais spécifiquement noté de vérifier une information qu’on nous avait donné : la guide était fière de nous dire que la Corée avait inventé l’imprimerie avant l’occident (avant Gutenberg), je me suis dis dans ma tête, “mais bien-sûr, et Kim a aussi inventé le hamburger”. Il se trouve qu’après vérification à mon retour sur wikipédia cette information est correcte.

Pour le reste, les discours sont parfaitement rodés, parfaitement écrits, avec des tournures de phrases qui ne laissent aucun doute possible, les mots sont bien choisis, bien dosés. De la propagande de haut niveau. L’apogée de cette propagande a eu lieu pendant la visite (obligatoire) du musée de la guerre. Ici on est passé à un niveau supérieur avec des films projetés pour nous expliquer leur version de la guerre avec un fort versant anti-américain.
La visite de la DMZ a aussi été un moment fort de propagande, avec ses photos, son déroulé de l’histoire, la présentation en elle même était faite par des militaires.

Tous les jours on mangera dans des restaurants, visitera des bowling et autres, et tout le temps on sera au mieux séparé des habitants, au pire les seuls sur place.
Au final on se retrouvera toujours dans des environnements bien maîtrisés, en intérieur comme en extérieur, nous faisant croire à un faux sentiment de liberté.

Ce qu’on nous cache

Quand on visite la Corée du Nord, on sait où on met les pieds, on sait qu’on va tenter de nous cacher des choses. C’est pourquoi j’avais toujours les yeux à la fenêtre dans le bus, ou à chercher les petits détails qui trahissent les apparences.

Et clairement les guides de leur côté ont les yeux rivés sur nous, pour exemple, alors qu’à la campagne le bus croise un accident sur le bas côté, Miss Kim intervient dans la seconde : “No photo, no photo” nous dit elle, en rappelant aussi que c’est offensant de faire des photos des personnes à la campagne, des paysans, des champs. De toute la campagne finalement.

C’est pourtant bien dans ses moments là, entre deux arrêts, par la fenêtre du bus, que j’apercevrai la réalité de la Corée du Nord. La tranquillité suspecte de la ville face à la pauvreté de la campagne avec la misère des paysans seuls dans les champs, sans outil, sans rien.

Et quelques fois ils font une faute, que ce soit un aveux de faiblesse (qui dans un sens est certainement maîtrisé) quand la guide nous dit que effectivement ils ont des problèmes d’électricité dans le pays : ou quand ils nous font voir le camp de vacances, où les enfants se rendent à la piscine en défilant et chantant comme des militaires. Comme j’ai pu le dire ils n’ont pas toujours conscience du décalage qui existe aujourd’hui avec le monde extérieur.

De temps en temps, très discrètement on croise un 4x4 de United Nation Development Program qui rappelle toujours la dure réalité du pays.

Le Juche : secte à l’échelle d’un pays

Le Juche est le motto du pays, ici ça veut dire “Maître de son Corps”, seulement je me rends bien vite compte que ça a été détourné en “Tout pour les Leaders”.
Et ça depuis le plus jeune âge. En effet entre les enfants que j’ai pu voir à la maternelle qui dansent sur de la musique d’État avec en arrière plan des petits animaux mignons, mais surtout des petits soldats en armes (mignons aussi) ; au même âge ils sont déjà en train d’apporter des fleurs sous les statues des leaders ; ou les 5-15 ans qui ont passé leur temps à apprendre des numéros pour le plaisir des leaders ; ou au final les adultes qui ne font pas une phrase sans parler de la grandeur des leaders même dans les phrases de la vie de tous les jours : ce pays est une secte.
Je me suis souvent demandé si les leader étaient considérés comme des dieux ?

Le culte des leaders

Tout est tourné autour des leaders, et plus particulièrement du premier (Kim-Il sung, le président éternel). Ici on entasse des objets, par exemple dans le musée de l’amitié où ils conservent tous les soi-disant cadeaux que les grands de ce monde ont offert aux leaders, et grâce à ces objets on justifie des histoires, on invente des réalités. Réalités indiscutables car appuyées par des objets physiques qu’on a sous les yeux. J’ai trouvé la technique très efficace.
Pour autant la guide locale lors de la visite de ce musée était quand même beaucoup sur la défensive, ils font sans doute plus attention à ce qu’ils disent quand ce sont des occidentaux que quand ce sont des locaux, c’est à dire qu’on a quelques repères extérieurs nous.

Je tiens à insister un peu sur ce point, le culte des leaders, car de ce que je comprends c’est la clef de la survie du modèle du pays. Tout ici est tourné autour du leader, la vie d’une personne ne vaut rien, elle n’a de sens que pour la patrie, pour le leader. Ici les bâtiments sont ordonnés par le leader, il explique comment on cultive, ses visites sont attendues, et quand il est passé on est fier, on fait des pancartes, on le dit. Les monuments sont construits avec des mesures en rapport au leader, par exemple la taille qui peut être égale au nombre d’années au pouvoir du leader ou le nombre de brique qui équivaut au nombre de jours de vie du leader etc. Je ne crois pas qu’on puisse le comprendre sans le voir. C’est le seul point que je n’avais pas bien perçu en me renseignant sur la Corée du Nord en amont.

Preuve ultime, le mausolé.

Le mausolé est un bâtiment géant, tout en marbre, avec des pièces énormes et des lustres en cristal. Tout le long de la visite les guides seront excessivement stressés même à l’extérieur, ici ils sont eux mêmes surveillés. Comme souvent, on nous a confisqué nos appareils photos et autres téléphones portables, cette fois-ci même nos portefeuilles.

Mais qu’ai-je dis ? Ce n’est pas un mausolé, c’est le Temple du Soleil, rectifie la guide.

Et effectivement, c’est très proche d’une pyramide ou d’un temple dans le concept, avec des photos des leaders partout, des statues, le bâtiment est longissime (en distance et en temps). Il faudra près de 30 minutes en marchant à l’intérieur du bâtiment pour atteindre le tombeau, des escalators infinis nous font encore passer devant des photos des leaders (un à un) mis en situation, ici avec le peuple, là dans une usine, d’autres fois seul dans un décor pittoresque. Puis arrive un checkpoint sécurité, bien plus stricte que l’aéroport, pas de métal, rien ne passe, ils vérifient aussi qu’on soit bien habillé, veste fermée, et enfin on entre dans un réfrigérateur géant, après être passé au lavage via une soufflerie. Ils auront même pris soin de laver sous nos chaussures avec des brosses rotatives.

On y est.

Dans la salle l’ambiance est rouge et une légère musique passe en fond. Les corps des leaders semblent réels (il y a deux salles différentes) mais de toute façon on ne peut pas les approcher de très près. Le tout est régi par une cérémonie, qu’on nous a expliquée en amont. Par groupe de quatre ou cinq personnes, on s’incline aux pieds du corps, à sa gauche et sa droite et on est déjà sorti de la pièce.
Puis pour chaque leader il y a ensuite une exposition regroupant, les trajets qu’ils ont fait, les voitures utilisées (les voitures sont dans le bâtiment), le train et même le bateau (aussi conservés à l’intérieur). On voit aussi les trophées qu’ils ont reçus, diverses médailles, certaines n’ont pas de sens : comme la médaille du 50ème anniversaire de tel événement, ou celle de la ville de Bagneux France, mais je crois que personne ne se pose la question. Il y a plus de 400 médailles et trophées me dit-on, je crois que c’est tout ce qui leur importe.

Et s’il fallait encore une preuve, en Corée du Nord il existe une fleur qui s’appelle la Kimjongilia, c’est la fleur de Kim, elle a même un festival dédié.

La vie en Corée

Pour rappel en Corée du Nord il n’y a pas vraiment de religion, c’est autorisé mais seulement dans les lieux de culte, et je n’ai vu aucun lieu de culte.
Autre chose, quand la guide nous parle d’un monument, ou d’un bâtiment elle dit toujours “construit par notre peuple”, ici la Nation est supérieure à tout.
La Corée du Nord est le dernier pays dans la pure tradition communiste, en effet comme la guide nous explique, l’État achète tout et redistribue au peuple.

Elle nous rappelle les trois piliers de l’État :

  • La santé est gratuite,
  • L’éducation est gratuite,
  • Le logement est gratuit (vous êtes logé selon la taille de votre famille).

Pour aller avec tout ça, ils ont une politique natale forte, le mariage est très encouragé, et c’est très mal vu d’être célibataire (pour les hommes comme pour les femmes).

La République Démocratique Fédérale de Koryo

Pour la Corée du Nord la réunification entre le Nord et le Sud est possible, c’est même à l’ordre du jour. La guide nous explique qu’ils ne font qu’un, effectivement souvent je l’entendrai : un seul pays, un seul Peuple.

Ils ont même un plan pour travailler sur la réunification avec trois grands principes :

  • Paix
  • Réconciliation en idées et coopération en culture
  • Un État et deux gouvernements

Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne sont pas dupes sur les différences entre le Nord et le Sud ainsi que sur les difficultés qui les attendent. Ils parlent bien de deux gouvernements différents, car effectivement comment concilier les deux systèmes ? Et ils parlent aussi d’une “coopération” culturelle, comme s’ils savaient bien que dans un sens ou dans l’autre il y a une trop grande différences pour unifier la culture Nord et Sud.

La nouvelle Corée réunifiée s’appellerait : la République Démocratique Fédérale de Koryo (Koryo c’est le nom de l’ancienne Corée)

Souvent je les entendais comparer la situation avec la réunification de l’Allemagne, mais en réalité ils se trompent, ça n’a rien à voir.

Pour le reste la Corée du Nord est intrinsèquement anti-américaine. Contre l’impérialisme américain comme ils disent. C’est l’ennemi numéro un, et c’est à cause d’eux que la Corée n’est pas encore réunifiée. Ils pensent qu’à tout moment les USA peuvent / vont les attaquer.

Mythes, fantasmes et rumeurs

Voici le temps des adieux. La guide nous chante une chanson dans le bus, on fait un rapide apéro tous ensemble pour se dire au revoir.

De mon côté je trouve que la Corée du Nord est assez fidèle à ce que j’avais vu / lu dans les médias. Ceci dit je pense qu’il y a quelques points que je nuancerais. Clairement ce ne sont pas / plus des acteurs qui jouent quelque rôle que ce soit, et dans l’absolu c’est bien plus dramatique, car effectivement : les sourires sont parfaits, les rues sont propres et il n’y a aucun faux pas, et si ce ne sont pas des acteurs alors ce sont des vraies personnes, acteurs malgré eux de la dictature. Il reste quand même quelques moments où c’est trop suspect, par exemple la salle multi-média dans le camps de vacances, vide, avec des écrans haut de gamme qui ne doivent pas souvent servir.

Sur Internet en tout cas, la Corée du Nord nourri beaucoup de fantasmes, la réalité est souvent plus simple : ils n’ont aucun contact avec le monde extérieur, pas de repère, donc effectivement des fois c’est farfelu.

Le plus important pour moi c’est de souligner à quel point ils sont dans leur système, le culte des Leaders est le centre du problème. Je ne sais pas comment le pays va évoluer, mais à un moment ou à un autre, c’est ce problème qu’il faudra régler.

La guide nous remercie de notre visite, elle insiste : “You saw the real Korea, please tell the truth in your country”

Autres ressources à propos de ce voyage :